Grossesses en milieu scolaire : voici pourquoi le mal persiste dans l’Atacora Donga

Les grossesses précoces en milieu scolaire constituent l’une des plus grandes menaces à la scolarisation des filles. En dépit des efforts consentis ces dernières années par le gouvernement et la société civile, les chiffres sont en nette progression. Dans l’Atacora-Donga où le phénomène est alarmant, la démission parentale, la mauvaise interprétation des prescriptions religieuses, le regard communautaire sur la femme, la pauvreté sont autant de facteurs qui concourent à sa persistance.

9 369 cas de grossesses en milieu scolaire de 2016 à 2020. C’est ce chiffre record dans tout le Benin qui a suscité une question orale au parlement à laquelle, le ministre de l’enseignement secondaire, de la formation technique et professionnelle,  Kakpo Mahugnon a apporté des réponses le mardi 05 janvier 2021 dernier. Dans les détails, sur 30 188 filles inscrites au cours de l’année 2016-2017, 3 045 étaient tombées enceinte ; en 2017-2018, 2912 sur 288 181 ; en 2018-2019, 1122 sur 290 845 et en 2019-2020, 2020 cas ont été recensés. Une montée brusque. Selon les explications données aux députés par le ministre, les auteurs de ces grossesses sont notamment des élèves, surtout des artisans et autres acteurs extrascolaires.

Si ces statistiques nationales sont pour le moins alarmant, certaines régions du pays en affichent les plus critiques, tant le phénomène y sévit avec des spécificités inquiétantes. C’est le cas des départements de l’Atacora Donga  en moyenne, 549 élèves et écolières tombent enceinte chaque année, d’ après les statistiques fournies par l’ONG Ceradis. Selon d’autres données collectées par le Cadre de concertation de la Santé Sexuelle et Reproductive des Adolescents et Jeunes (SSRAJ), dans la Donga,  de janvier à septembre 2020, sur les 358 cas de grossesses enregistrés, 132 viennent du milieu scolaire et dans le lot, 09 élèves et apprentis sont dans la tranche de 10 à 14 ans, 235 de 15 à 19 ans et 112 de 20 à 24 ans. 

Parmi ces cas révélés, les élèves ont été cités comme les principaux auteurs : 39 % en milieu scolaire et 7 % en apprentissage. Les cultivateurs ont été aussi indexés comme auteurs à raison de 12 %. Au niveau de l’Atacora, selon les investigations menées auprès de la Direction départementale de l’enseignement secondaire, 147 cas de grossesses ont été enregistrés, par exemple, au terme du premier trimestre de l’année scolaire 2020-2021 avec 42 cas dans la seule ville de Natitingou. « Les vraies raisons de ce phénomène sont liées  tant à la pauvreté, qu’au manque de suivi parental, au mariage précoce et à l’ignorance des lois en vigueur », fait observer Allassane Samadou, enseignant d’Anglais et  ex-directeur de plusieurs collèges à Matéri et Toucoutouna.

« La conception locale ici sur la femme est aussi une cause majeure. Ce qui fait que quand tu as un certain âge et tu ne fais pas d’enfant, au plus 20 ans, tu n’es pas considérée comme une femme, surtout dans les milieux ruraux. De plus quand un commis vient nouvellement dans un village, on le considère comme disposant un peu de moyens et les jeunes filles s’offrent facilement à lui, surtout les élèves. Aussi, quand c’est un enseignant, les parents pour mieux l’accueillir n’hésitent pas à mettre à sa disposition des filles écolières ou élèves qui,  pour s’occuper de la cuisine, qui  pour la vaisselle. Et parfois, ce dernier en abuse et la grossesse est vite là », confie aussi  l’enseignant Samadou. Dans les villages de l’Atacora Donga et pratiquement dans toutes les zones rurales du septentrion, les concessions sont ouvertes. C’est souvent des assemblages de cases avec des sorties diverses et incontrôlées.

Ce qui fait que quand les parents s’endorment dès la tombée de la nuit, des jeunes filles élèves échappent facilement à leur regard et vont où elles veulent. D’autres passent la nuit dehors sans que le parent ne le sache et parfois même prétextent de ce qu’elles ont ont été retenues par telle  tante ou tel parent  du village pour un travail domestique qui a duré tard dans la nuit, alors qu’elles étaient en compagnie des garçons. Issa Lassidou, actuel directeur du CEG 1 Djougou, pour avoir également été directeur du CEG Birimano ainsi que du CEG Bapegou dans les 2KP dans l’Atacora, pendant 5 ans, raconte avoir vécu un cas particulier. « Dans ces zones, j’observais un comportement bizarre. C’est la fille qui vient se rassurer que ses parents, surtout sa maman dort déjà pour qu’elle puisse fermer la porte. Et elle part après vers où on ne sait », s’étonne-t-il. 

Des séances de sensibilisation se multiplient dans les collèges locaux sans grands succès. « Chaque lundi matin au drapeau, nous essayions de rappeler aux jeunes filles élèves comment elles doivent se comporter pour être à l’abri des grossesses précoces, mais elles s’entêtent toujours », regrette-t-il. Et de poursuivre, indigné : « Parfois, quand nous échangeons avec plusieurs parents, on se rend compte même qu’ils n’ont jamais mis pied dans les établissements où fréquentent leurs enfants depuis des années et ne savent rien de leurs mouvements ». Mais il y a encore pire qu’il relève dans le comportement de certains parents : « Je suis souvent écœuré de voir des parents d’élèves se porter vers nous  pour les aider à régler des problèmes  d’amitié entre jeunes filles élèves et garçons. C’est stupide ».

S’ il a une meilleure solution pour  combattre ce phénomène en ce qui concerne les filles élèves, le directeur du CEG 1 de Djougou, pense personnellement qu’il faut supprimer la gratuité des frais scolaires au premier cycle à leur profit, pour amener les parents à prendre cela en charge pour mieux sentir le besoin de protéger l’investissement qu’ils auraient ainsi consenti. En amont, aussi, il invite les pouvoirs publics d’aider davantage les populations à disposer des moyens nécessaires pour la scolarisation de leurs enfants dans les conditions requises.

Plus de barrières entre élèves et enseignants

Il y a un réel pic important en ce qui concerne les grossesses en milieu scolaire dans le nord Bénin. D’après les données recueillies auprès de la Direction départementale des affaires sociales de la Donga, de janvier à juin 2020, à Bassila, 16 élèves filles ont accouché dont 15 auteurs des grossesses sont des élèves, Djougou 37 cas dont 27 auteurs élèves avec des âges variant entre 10 et 16 ans. À Ouaké, par exemple, on a enregistré dans un Ceg, 11 cas de filles élèves enceintées dont 9 auteurs extrascolaires dans la même période. Voir les tableaux ci-joints. « Le phénomène se remarque plus au niveau du premier cycle  généralement avec les filles âgées entre 14 et 16 ans. Elles se comportent très mal en matière sexuelle ici. C’est vraiment triste », fustige Carole Kapé une enseignante du secondaire à Ouaké.

Abdoul Ramanou, membre d’une association de parents d’élèves, fait constater que les auteurs de ces grossesses sont plus nombreux dans le milieu scolaire, notamment les élèves, quand bien même on y compte souvent des enseignants. « En milieu scolaire, il n’y a pas plus de barrière entre un enseignant et son apprenant comme aux temps anciens. Et c’est cette familiarité débordante qui favorise les relations coupables entre les enseignants et les élèves filles », déduit-t-il. L’autre raison qu’il évoque est que dans la plupart des établissements scolaires dans tout l’Atacora Donga, surtout dans les zones rurales, ceux qui sont les vrais enseignants sont en nombre réduit. 

« Quand vous prenez aujourd’hui un collège dans une localité reculée, à peine, vous allez trouver un ou deux enseignants  certifié Agents permanents de l’Etat ou Agents contractuels de l’Etat. Tous ceux qui restent sont des vacataires. Et parmi eux, beaucoup n’ont pas une formation de base pour être de vrais pédagogues. Ce sont souvent des enseignants de moralité douteuse qui ont juste fait l’Université et par mesure de nécessité, se retrouvent au niveau de l’enseignement. Ils n’y vont pas par vocation et ne savent pas qu’il y a une déontologie en matière d’enseignement ». Pour ce sage rencontré dans une rue de Djougou, « le sexe est aujourd’hui parterre dans l’Atacora Donga ». Il dénonce surtout le manque de dialogue sur les questions de sexualité entre parents et enfants, sous le faux prétexte d’un principe religieux. « C’est un sujet encore très tabou dans le nord. Les enfants ne découvrent les questions liées à la sexualité que dans la rue, mais maladroitement et en abusent », se désole-t-il.

« Les gens pensent ici que les ONG s’acharnent sur les auteurs… »

Plusieurs Organisations non-gouvernementales  basées dans l’Atacora Donga s’investissent dans des actions de sensibilisation contre les grossesses en milieu scolaire et aussi dans le suivi des cas existants. Non sans difficulté et obstacles de tout genre. Abdoulaye Imourana, juriste et assistant technique au travail social, travaille pour le compte de l’Ong Cipcre- Bénin (Cercle international pour la promotion de la création Bénin). Cette Ong intervient dans 20 villages pilotes au niveau de la Donga où le phénomène de grossesses précoces et notamment celles en milieu scolaire sévit toujours. « Il y a des lois, mais on ne  met pas en application ce qu’elles disent. Les auteurs sont, à la limite, encouragés à le faire puisqu’on ne les sanctionne pas », condamne-t-il. « En milieu rural, lorsque l’enfant de x engrosse l’enfant de y, on se dit, nous sommes les mêmes. Mais dès que l’auteur de cette grossesse est convoqué dans un poste de police, on dit, vous avez vendu mon enfant et ça devient un conflit au-delà du problème de la grossesse », dit-il.

« Continuer à juste donner des conseils aux enfants ne change pas grand chose dans la zone. Il y a une nouvelle méthode, selon Abdoulaye Imourana qui consiste à identifier les besoins réels des jeunes et adolescents et de les accompagner dans leur cursus scolaire. Ce qui se passe est un véritable paradoxe dans un milieu à dominance musulmane où on dit pourtant que le sexe est interdit avant le mariage ». « Dans nos interventions sur le terrain, nous avons observé que dès qu’une fille tombe enceinte, on la pousse vers son bourreau, c’est-à-dire l’auteur que je qualifie ainsi, parce que dans la plupart des  cas, ces grossesses proviennent d’une série de harcèlements sexuels ou parfois de viols », rapporte-t-il. 

A le croire, les populations elles mêmes accusent régulièrement les ONG

 qui font le combat sur le terrain de « s’acharner sur les auteurs » qu’elles considèrent simplement comme leurs enfants aussi. C’est souvent quand leur implication conduit ces auteurs vers des postes de police où ils signent des engagements fermes pour le suivi de la grossesse et toutes les charges inhérentes. Il y aussi un autre phénomène qu’il observe très souvent, quand un jeune du milieu veut une femme, ses camarades, et mêmes des personnes adultes qui lui sont proches le conseillent de l’enceinter tout simplement pour la gagner.

Certains en font un raccourci pour fuir la dot, convaincue de disposer automatiquement de la jeune fille en tant que femme dès qu’elle est enceintée.  «  Il y a  aussi le mariage précoce qui suscite parfois ces cas de grossesses multiples chez les jeunes filles élèves ou en apprentissage. Dès que les parents constatent que leurs filles commencent à découcher, ils pensent qu’elle est déjà dans la débauche sexuelle, et de peur de la voir contracter une grossesse, ils précipitent les procédures pour son mariage, sans se soucier de son très jeune âge encore moins de son statut d’apprenant. Nous avons remarqué que de nos jours, dans plusieurs villages du nord, il est très rare de voir des petites filles de 10 à 11 ans encore vierges. Elles sont déjà toutes déflorées. On met dans la tête de la petite fille qu’elle est une femme entière. Elle commence alors à se surestimer et s’adonne facilement au sexe », relève l’acteur de l’Ong. 

Sage femme accoucheuse à la maternité du Centre communal de santé de Djougou 1, Soukèrè Zakiatou reçoit régulièrement des filles mineures, dont plusieurs élèves portant des grossesses à terme. Elle s’en indigne souvent, mais il s’agit ici de sauvegarder leur santé. « Elles ont généralement entre 13 ans, 14 ans ou 15 ans. Quand elles viennent ici nous examinons entièrement leur état et celui de l’enfant qu’elles portent. Beaucoup sont souvent déprimées et on essaie de leur remonter le moral. J’ai fait accoucher récemment un cas de 13 ans et j’avoue que ce n’était pas facile, son bassin était totalement immature », raconte-t-elle avec un pincement de cœur.

« Il y a d’autres filles ou non qui s’y amènent dans l’intention d’avorter une grossesse débutante qu’elles portent, mais elles reçoivent plutôt des conseils auprès des agents de santé et y renoncent automatiquement. Djougou est un milieu où quand tu es une jeune fille et que tu as déjà 20 ans, on te considère comme une vieille fille et à 30 ans comme une mémé ». La sage  femme ne comprend pas pourquoi c’est ainsi. Ces derniers jours, elle a fait accoucher une jeune fille de 25 ans, qui mettait ainsi au monde son 6e enfant. Des cas de jeunes filles séquestrées ou gardées par de jeunes garçons sur deux ou trois jours à l’insu des parents sont souvent amenés par ces derniers dans cette maternité pour des examens gynécologiques. Et il arrive dès fois, où des grossesses en sortent au bout de quelques mois.

Quid des lois et sanctions, un grand chantier…

Les seules séances de sensibilisation qui se multiplient sur le terrain pour affronter ce mal ne suffisent plus. Tous les acteurs en sont conscients et bien convaincus. Ils en appellent surtout à orienter très tôt ces nombreuses filles élèves ou autres apprenants qui vont au sexe vers les services dédiés à la planification familiale pour qu’elles aient les informations nécessaires. Il y a aussi une autre approche qu’expérimente l’Ong Cipcre-Bénin dans la Donga, à savoir l’école des parents.

A travers des modules, ils sont formés sur leurs capacités à être de vrais parents avec des thèmes comme: «  Accompagnement de l’enfant jusqu’à l’adolescence, dialogue avec les enfants, le respect des droits des enfants, la parentalité responsable, l’exemple des familles modèles ».  « Face au phénomène de la grossesse précoce et non désirée en milieu scolaire ou non, si nous ne changeons pas de fusil d’épaule, le mal va s’empirer. On doit mieux accompagner les enfants et mieux leur expliquer les risques courus pour qu’ils attendent le moment nécessaire. C’est un grand chantier pour lequel tout le monde est invité à œuvrer de diverses manières pour endiguer définitivement ce drame surtout dans le nord Bénin où les facteurs sont pour la plupart inacceptables, intolérables  et inexplicables », préconise, sous anonymat,  un haut cadre  de l’Etat à la retraite, natif de Tanguiéta dans l’Atacora.

D’autres acteurs appellent à l’application stricte des  mesures de répression et lois en vigueur.

Entre autres, l’arrêté interministériel N°16-2003/MEPS/METFP/CAB/DC/SGM/SA portant sanctions à infliger aux auteurs de violences sexuelles dans les écoles et établissements d’enseignement secondaire général, technique et professionnel, publics et privés. Il stipule en son article 10 ceci : « Il y a grossesse en milieu scolaire, lorsqu’une apprenante conçoit ou lorsque l’auteur de la grossesse que porte une éducatrice, est un apprenant. L’état de grossesse devra être dûment constaté par un certificat de grossesse, délivré par une autorité de santé compétente en la matière ». En son article 17, l’arrêté indique que « Tout apprenant reconnu auteur de grossesse sur une apprenante est temporairement exclu pour la durée d’incapacité physique de la jeune fille à suivre les cours. La reprise des cours par les deux n’interviendra qu’à la rentrée qui suivra l’accouchement de la jeune fille. L’un ou l’autre des mis en cause devra changer d’établissement. Tout apprenant reconnu auteur de grossesse sur une éducatrice devra changer d’établissement ».

La mesure envers des enseignants auteurs de grossesse en milieu scolaire est plus corsée. Le même arrêté en son article 22 dit que  « Tout éducateur reconnu auteur de grossesse constatée sur une apprenante est temporairement exclu de ses fonctions pour une durée de 6 mois avec suspension de salaire. En cas de récidive, il est révoqué de ses fonctions sans suspension des droits à la pension ». Les nombreux cas de grossesses en milieu scolaire ne se produisent pas souvent sans des actes préalables similaires à du harcèlement sexuel que réprime une loi en vigueur au Bénin. Il s’agit notamment de la loi N°2006-19 du 05 septembre 2006 portant répression du harcèlement sexuel et protection des victimes en République du Bénin. En son article, elle stipule : « Est punie d’une amende de cent mille (100.000) à un million (1.000.000) de francs CFA et d’un emprisonnement d’un (01) an à deux (02) ans  ou d’une de ces deux peines seulement, toute personne qui se rend coupable de harcèlement sexuel. Le complice est puni de la même peine ».

L’autorité académique a même eu l’ingénieuse idée d’instaurer une Charte de bonnes pratiques pour la protection des élèves contre les abus sexuels. C’était en 2015 sous le ministre de l’enseignement secondaire d’alors, Alassane Zoumarou Djemba, à travers l’arrêté 2015 N°501/MESFTPRIJ/CAB/SGM/DPS/SA. En son article 3, cette Charte exige des enseignants de prendre l’engagement de : «  Ne pas demander des services particuliers aux élèves pendant les heures de pause, ni après les cours », article 4: « ne pas faire venir des élèves à domicile ou à tout autre lieu isolé, ni les garder seuls après les cours ». Aux élèves filles en son article 20, elles devraient s’engager à travers la même Charte de : « S’habiller de manière décente, porter l’uniforme réglementaire, s’abstenir du maquillage, se coiffer sobrement, ne pas adopter des positions provocantes/impudiques en classe, pendant les récréations et autres temps de pause. »

Erickson Assouan, Partenariat OSIWA-LNT

Publié le 20-01-2021 dans lanouvelletribune