Grossesses en milieu scolaire : l’impunité favorise la déscolarisation des filles

Au Mali, la lutte contre les grossesses précoces en milieu scolaire peine à porter ses fruits. En dépit des efforts des Organisations de la Société Civile, du gouvernement et des Institutions internationales, il existe toujours des porches de résistance face à ce phénomène contre l’éducation des filles. Les statistiques entre 2012-2018 donnent le tournis et les témoignages sont saisissants.

De nos jours au Mali, de nombreuses jeunes filles scolaires tombent précocement enceinte. Ces grossesses résultent des facteurs liés à leur situation de vulnérabilité, car celles-ci sont en relation entre l’environnement social et scolaire. Certaines filles sont victimes d’atteintes et de pressions à caractère sexuel de la part des individus qui profitent de leur manque de maturité, en outre l’éducation sexuelle au sein des familles et à l’école n’est pas suffisamment développée. La sexualité demeure un sujet tabou. Les auteurs de ces grossesses sont issus de l’environnement : les commerçants, les chauffeurs, les propriétaires de motos, les élèves eux-mêmes, les enseignants sont stigmatisés.

Les risques liés aux grossesses précoces sont multiples

La déperdition scolaire, les effets psychologiques, la marginalisation, les décès liés aux complications de la grossesse et de l’accouchement, les infractions dues aux avortements clandestins.

« Je suis tombée enceinte par ignorance en classe de 9e année », regrette Kady D, ancienne élève d’un groupe scolaire privé à Bamako. Contrainte d’abandonner les classes à cause de cette grossesse précoce, elle est actuellement couturière. Elle confesse avoir perdu sa virginité au cours de cet acte sexuel qui a occasionné cette grossesse prématurée. Comme elle, des centaines d’élèves filles sont déscolarisés chaque année pour la même cause.

Selon les chiffres de l’UNICEF, au total plus de 9 000 cas de grossesses ont été enregistrés entre 2013 et 2019, soit une moyenne annuelle de près de 1200 cas en milieu scolaire au Mali. Ainsi, le taux de grossesses a connu une croissance en passant de 842 cas de grossesse de 2013-2016 à 1987 cas de 2016 à 2019. Ces statistiques annuelles démontrent l’ampleur de ce phénomène qui bloque le cursus scolaire de beaucoup de jeunes filles. Selon un ancien fonctionnaire de l’UNICEF au Mali fortement sur la réalisation des droits des filles ainsi que l’avenir des filles-mères.

Pour lui, le manque d’informations sur les conséquences de ces comportements sexuels à risque, le gain facile, l’absence de repères et le suivisme en sont les raisons, premières. À l’en croire, l’utilisation abusive des technologies numériques notamment des réseaux sociaux, des informations partagées par divers programmes audiovisuels, la pauvreté, la démission de certains parents, l’absence du dialogue entre les parents les enfants et la qualité de construction de la vie en communauté sont aussi des causes du mal.

Marthe Samaké, Inspectrice d’action sanitaire, spécialiste des soins infirmiers, conseillère en santé de la reproduction des adolescents et jeunes au sein d’une ONG, pense que de nos jours, les adolescents ont une sexualité précoce avec un environnement où l’accès à l’information est difficile sur une problématique considérée comme tabou.

Des filles exposées aux jeux sexuels

Le psychologue clinicien, Samba Diarra, spécialiste des questions de la famille et du couple, évoque la stabilité relationnelle de la famille comme cause de ce fléau. Selon lui, la dislocation brutale des familles, souvent dans le cas des élèves issues des parents divorcés ou décédés. « Les jeux sexuels auxquels ils se livrent durant ces moments les exposent aux grossesses précoces », poursuit-il.

C’est le cas d’Awa C., 17 ans, en classe de 8e année et mère d’un bébé de 6 mois. Elle soutient que c’est après la séparation de ses parents qu’elle est tombée enceinte à cause de la morosité économique. « Mes parents ne sont plus ensemble. Je suis avec mon papa, un mécanicien. Il ne reste souvent pas à la maison. J’en profite pour faire mes loisirs. Faute de moyens pour subvenir à mes besoins, je sollicite l’aide des ami(e)s. C’est très compliqué. C’est dans cette condition que j’ai dû laisser l’école au début de l’année scolaire 2018-2019, quand j’étais tombée enceinte », témoigne-t-elle avec tristesse.

Selon un parent d’élève interrogé à Hamdallaye ACI, la pauvreté et la démission de certains parents favorisent le phénomène.Pour l’ex fonctionnaire de l’UNICEF, il évoque également:

  • la déficience du système de protection de l’enfant et la faible application des sanctions ;
  • l’insuffisance ou l’inexistence des services de soutien et d’orientation des enfants sur la santé sexuelle et de la reproduction en milieu scolaire ;
  •  l’insuffisance ou la non-répression des auteurs de grossesse sur mineures constituent des facteurs qui encouragent les fauteurs dans leur élan de prédateurs d’enfants.

Abondant dans le même sens, un ancien Directeur d’un Centre d’Animation Pédagogique à Bamako, sans détours estime que c’est le refus par l’administration d’appliquer la législation scolaire et pénale en la matière qui fait perdurer le mal : « La plupart du temps, des autorités hiérarchiques directes ont tendance à protéger les collègues indélicats », a-t-il expliqué. Selon lui, c’est l’administration elle-même qui se met devant pour proposer aux parents dont leurs enfants en sont victimes, une solution à l’amiable, consistant souvent à déscolariser une fille et la contraindre dans une vie maritale ou de ménage. Cela se passe sans aucune gêne », a-t-il soutenu.

Un mal aux conséquences multiples

Le phénomène de grossesses précoces n’est pas sans corollaires dans plusieurs domaines de la société.Selon Dramane  Diarrassouba, sociologue, la déperdition scolaire des filles due aux grossesses précoces est un obstacle au développement de la société. « Lorsque nos jeunes filles abandonnent les classes à cause des grossesses, non seulement elles mettent un frein aux projets que les parents ou les tuteurs entrevoient pour elles, mais aussi elles portent atteinte à l’évolution de la société », se désole-t-il.

Le sexe, un sujet tabou…

Les actions des acteurs du système éducatif, à elles seules, ne sont pas suffisantes pour réduire considérablement le taux de grossesse en milieu scolaire au Mali. En effet, compte tenu de la persistance du phénomène, il est plus que nécessaire de briser les tabous liés à la sexualité. Les nouvelles stratégies de lutte contre les grossesses en milieu scolaire devraient intégrer davantage l’éducation à une sexualité responsable et l’accès aux services de contraception.

Le manque d’information sur la sexualité représente aujourd’hui un danger qui menace l’avenir de nombreuses adolescentes qui perdent la vie dans l’interruption volontaire de grossesse. De nombreux cas de décès d’élèves ayant tenté des interruptions volontaires de grossesse sont relayés dans les médias.

Paul Y. N’GUESSAN

Publié le 13-02-2020 dans Malijet.co