Accès à la Contraception: Faire échec aux « Trois Trop »

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Environ trois femmes meurent chaque heure de causes liées à la maternité en Afrique de l’Ouest francophone. C’est l’endroit où l’on trouve les plus forts taux de mortalité maternelle et juvénile. Pour lutter contre ce fléau, des pays se sont regroupés dans le but d’améliorer l’accès à la contraception. Et cela fonctionne, se réjouissent les instigateurs de cette avancée majeure pour la santé et l’autonomie des femmes.

« Perdre la vie en donnant la vie, c’est inadmissible en 2016, s’indigne Fatimata SY au téléphone. Dans les pays d’Afrique de l’Ouest francophone, 510 femmes perdent la vie pour 100 000 naissances, c’est énorme ! Les femmes meurent parce que les naissances sont trop rapprochées, parce qu’elles font des enfants trop tôt ou qu’elles continuent à en faire trop tard. C’est ce qu’on appelle la règle des « trois trop ». L’accès à la contraception permet donc de faire diminuer de façon importante la mortalité maternelle. » 

DSC_0415Le dossier de la planification familiale a longtemps été ignoré dans les pays d’Afrique de l’Ouest francophone. Pour inciter les bailleurs de fonds à soutenir des projets dans la région, il fallait se donner un poids démographique et créer des circonstances favorables, explique Fatimata SY, qui dirige le Partenariat de Ouagadougou.

Cette initiative, qui regroupe Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Mauritanie, Niger, Sénégal et Togo, avait pour objectif d’atteindre un million de nouvelles utilisatrices de méthodes de planification familiale d’ici 2015. On a réussi à en rejoindre 1,2 million, un succès phénoménal pour la région.

« Ça semble peu, un million de femmes, mais pour l’Afrique de l’Ouest, c’était une cible très ambitieuse. Quand je faisais des présentations aux différents partenaires, les gens me regardaient avec de grands yeux incrédules. Cela semblait irréaliste »,rappelle Mme SY.

Gains significatifs

En effet, malgré les efforts consentis au fil des ans, les avancées étaient jusqu’alors plus que minimes dans la région.

En 2012, la Mauritanie affichait un taux de prévalence contraceptive d’à peine 8 %. La moyenne régionale était à 12 %, ce qui est bien loin des taux que l’on observe dans le reste du monde.

« Ça augmentait généralement de 0,5 % par année. Quand on faisait 1 %, on était tout heureux. Et là, chaque pays a doublé son taux de prévalence en trois ans à peine. C’est spectaculaire », se réjouit Mme SY.

Au Sénégal, par exemple, on est passé de 12 % des femmes qui ont accès à la contraception à plus de 20 % aujourd’hui.

« On a gagné davantage en trois ans que depuis les vingt dernières années ; je n’ai jamais vu une telle croissance », s’étonne Babacar GUEYE, Directeur de l’Initiative Sénégalaise de Santé Urbaine.

Ruptures de stock

Plusieurs luttes sont menées de front pour améliorer l’accès à la contraception. Au fil des ans, les ONG locales ont pu voir plusieurs problèmes, comme en témoigne M. GUEYE.

« Nous avons mené une étude qui démontrait qu’il y avait eu des ruptures de stock dans 80 % des points de prestation de services pour la planification familiale. Et dans certains cas, ces ruptures de stock pouvaient s’étirer sur 300 jours. On s’est attaqué au problème et aujourd’hui, c’est descendu sous la barre de 2 %. »

Dans ce cas-ci, les solutions étaient plutôt simples à appliquer puisqu’elles étaient essentiellement logistiques. Mais lorsque vient le temps de s’attaquer aux problèmes de perceptions et d’enjeux socioculturels, c’est un travail de longue haleine.

Mythes et perceptions

« Il y a plusieurs goulets d’étranglement, et nous essayons de travailler sur tous ces aspects », explique la directrice du Partenariat de Ouagadougou.

Il y a, dans un premier temps, le mythe persistant selon lequel la contraception rend infertile. Il y a également la religion, qui encourage les familles nombreuses et, enfin, l’image de l’homme viril et de la femme fertile qui est encore valorisée dans la culture africaine.

 « Il faut travailler beaucoup avec les leaders religieux. Si certains résistent encore, plusieurs encouragent aujourd’hui les femmes à espacer un peu les naissances. On travaille aussi beaucoup avec les hommes, parce qu’il y a un faible niveau d’autonomie de la femme. Nous sommes dans une culture où l’homme a le pouvoir de décision dans sa famille. On ne dit pas non au mari », explique Mme SY.

Le sujet de la contraception est toujours tabou en Afrique de l’Ouest francophone, note-t-elle.

Ainsi, les chiffres officiels ne correspondent pas aux avancées réelles. « Dans les chiffres officiels, les pays ne prennent en compte que les femmes en union. Politiquement, ils n’ont pas le courage de dire qu’il y a aussi du travail fait auprès des jeunes femmes célibataires. »

Plusieurs défis subsistent, principalement auprès des adolescentes et des femmes célibataires, mais le sujet fait aujourd’hui l’objet de débats animés dans les médias, ce qui constitue tout de même une avancée par comparaison à la loi du silence qui prévalait encore jusqu’à tout récemment, note Babacar GUEYE.

Le Canada appelé en renfort

Forts de ces succès inespérés, les pays partenaires et les bailleurs de fonds ont renouvelé leur engagement pour une deuxième phase dite d’accélération. On espère doubler encore le taux de prévalence dans l’ensemble des pays d’ici 2020, pour arriver à une moyenne de 45 %.

Pour ce faire, on espère aller chercher davantage de partenaires et on compte notamment sur le Canada, qui avait fait de la santé maternelle et infantile sa priorité lors du Sommet de Muskoka en 2010. « Avec le nouveau gouvernement de Justin TRUDEAU, et connaissant la longue tradition canadienne de travailler sur le droit des femmes, nous espérons que le Canada se joindra à notre effort », lance la représentante du Partenariat de Ouagadougou.

« Le jour où la femme en Afrique de l’Ouest francophone pourra avoir accès librement à la contraception, ce sera non seulement un gain pour sa santé, mais également pour son autonomie sur le plan économique et professionnel. L’épanouissement des femmes passe nécessairement par la maîtrise de sa fécondité. C’est le message pour le 8 mars : les choses sont en train de changer. »

Jessica NADEAU

Le Devoir