Réseaux sociaux et changement social : de nouvelles approches pour réduire les besoins non satisfaits en planification familiale


reunion entre femmes

Après plusieurs décennies de programmation, les connaissances en matière de planification familiale en Afrique de l’Ouest ont progressé. Or l’emploi de méthodes modernes n’a entraîné que des avancées modestes et les besoins non satisfaits en planification familiale demeurent désespérément élevés. Tékponon Jikuagou, que l’on pourrait traduire par « faire tout ce qui est possible pour prévenir la mortalité maternelle », répond à la persistance du faible taux d’adoption de la planification familiale au Bénin. En mettant en pratique la théorie et l’analyse des réseaux sociaux, l’objectif de Tékponon Jikuagou n’est plus de cibler les individus pour les faire participer à des activités visant un changement de comportement, mais plutôt de considérer ces individus comme membres de réseaux formels et informels, qui influencent leurs idées et comportements. En travaillant avec des ressources communautaires implantées au Bénin et à travers toute l’Afrique de l’Ouest – des réseaux sociaux solides – Tékponon Jikuagou souhaite mener les acteurs du réseau à réfléchir sur et aborder les normes et barrières sociales qui contribuent aux besoins non satisfaits en planification familiale dans leur contexte local.

Modèles pour le changement social

Les approches axées sur les réseaux sociaux, combinées aux approches de communication pour le changement social, peuvent être utilisées pour influencer les normes sociales ainsi que les attitudes et pratiques en matière de planification familiale. L’approche axée sur les réseaux sociaux émet l’hypothèse selon laquelle une fois que l’acceptation et l’utilisation des méthodes de planification familiale ont été adoptées par des groupes ou individus influents au sein d’une communauté, l’interaction sociale peut accélérer leur diffusion en fournissant des possibilités de comparaison sociale, de soutien et d’influence, non seulement en ce qui concerne l’adoption d’une méthode, mais également son utilisation continue ou le fait de passer à une autre méthode. L’approche axée sur la communication pour le changement social émet l’hypothèse selon laquelle les conversations publiques sur la fécondité et la planification familiale entre hommes et femmes renforceront l’acceptation sociale et l’adoption de la planification familiale par ceux qui désirent espacer les naissances. Cette combinaison devrait donner lieu à des changements individuels et normatifs durables.

Un ensemble évolutif d’interventions liées aux réseaux sociaux

Plutôt que d’adopter une approche globale de sensibilisation communautaire, les interventions liées aux réseaux sociaux travaillent avec divers groupes d’acteurs au sein d’un réseau communautaire, qui pourraient s’avérer plus efficaces pour diffuser de nouvelles idées et mobiliser le dialogue public que les dirigeants officiels ou les professionnels de la santé agissant seuls.

Dans le contexte de la planification d’une mise à l’échelle réalisable, la base des activités de Tékponon Jikuagou est établie à travers une cartographie sociale de la communauté, qui est une forme participative d’analyse des réseaux sociaux. La cartographie sociale permet d’identifier les groupes d’hommes et de femmes ainsi que les individus considérés comme les plus influents par leur communauté. Ces groupes et personnes facilitent l’accès à des réseaux sociaux plus vastes. Ils agissent également comme catalyseurs du changement, en tirant parti de leurs rôles en tant que personnes influentes et sources de cohésion au sein de leurs communautés.

En utilisant des histoires et des cartes d’activités, le projet favorise l’emploi d’un dialogue réflexif pour encourager les femmes et les hommes à déterminer eux-mêmes si leurs comportements et valeurs actuels correspondent bien à leurs espoirs et leur vision pour la vie, notamment en ce qui concerne la fécondité, la santé reproductive et la planification familiale. On demande aux individus de partager les thèmes de l’histoire et les idées avec d’autres. Les émissions de radio complémentaires des sessions de Tékponon Jikuagou renforcent et utilisent les plateformes publiques pour un partage plus généralisé des éléments et débats issus du dialogue de ré exion en groupe. Étant donné que la recherche formative nous indique une interaction limitée avec les professionnels locaux de la santé, un rapprochement réfléchi de ces derniers avec les groupes influents donne lieu à de nouvelles relations entre réseaux, qui à leur tour favorisent la circulation des informations sur la planification familiale.

En résumé, Tékponon Jikuagou maximise l’utilisation d’agents de changement (personnes et groupes) au sein des réseaux sociaux afin de faciliter la comparaison et la réflexion, d’informer, et de façonner les changements vers de nouveaux comportements, attitudes, et normes. Les liens entre les agents du changement et les autres membres de la communauté sont délibérément encouragées en tant que stratégie visant à diffuser de manière plus généralisée les nouvelles idées et les discussions. Le débat public, inspiré par les dirigeants communautaires et la radio, crée un environnement progressiste qui permet d’améliorer les attitudes, les normes et les attentes.

En un coup d’œil : Tekponon Jikuagou à Couffouette, un village fictif au sud-ouest du Bénin

Établir une base pour l’action du réseau social

Suite à une première réunion avec les dirigeants du village, le personnel de Tékponon Jikuagou aide les volontaires à réaliser un exercice de cartographie sociale de la communauté. Plusieurs points de vue sont représentés dans ces activités participatives qui incluent des femmes, des hommes, des jeunes, des professionnels de la santé et des groupes socialement marginalisés. À travers ce procédé, les membres de la communauté dressent une liste des groupes sociaux existants et les classent selon leur degré d’influence sur la santé et le bien-être au village. Une carte physique représentant la structure sociale du village (par ex. : les institutions les plus importantes au niveau social, les quartiers les plus progressistes, les individus les plus influents, etc.) est créée.

Ensuite, le personnel de Tékponon Jikuagou rend visite aux groupes et individus sélectionnés afin de les intégrer à des activités abordant les besoins non satisfaits en planification familiale. À Couffouette, le groupe de femmes le plus influent, un groupe de crédit et d’épargne, accepte de participer, ainsi qu’un groupe influent de joueurs hebdomadaires de domino et un groupe mixte engagé dans des activités dédiées aux jeunes. De la même façon, on rencontre les individus influents pour les inviter à travailler sur les problématiques des besoins non satisfaits. À Couffouette, ces individus influents ont tous une vocation de subsistance différente, dont notamment une vendeuse de charbon, un prêtre traditionnel, un enseignant d’école primaire, une accoucheuse traditionnelle et un ancien du village. En ce qui concerne les groupes et individus, ce n’est pas nécessairement leur moyen de subsistance ou leur poste officiel qui les rend influents, mais plutôt les rôles de conseillers qu’ils jouent au sein de leur communauté.

Un agent de changement issu de chaque groupe est initié pendant trois jours aux cartes d’histoires et d’activités de Tékponon Jikuagou et reçoit une formation pour renforcer ses compétences d’animation de groupes participatifs. Environ six semaines plus tard, les individus influents sont initiés pendant une demi-journée à la question des besoins non satisfaits. Ils discutent des résultats de l’étude initiale sur les barrières sociales qui empêchent les femmes et les hommes de prendre des mesures vis-à-vis des besoins non satisfaits et s’engagent pour des actions de leur choix qui aideront la communauté à parler de ces problèmes et à les résoudre.

Activer la base et diffuser vers l’extérieur

Après l’orientation, les agents de changement du groupe retournent chez eux avec un ensemble de supports de Tékponon Jikuagou. Chaque fois que le groupe se réunit, un temps est réservé à une histoire ou une carte d’activité et à une discussion sur le sujet. Le groupe choisit l’ordre dans lequel il souhaite discuter des 18 cartes différentes. À la fin de chaque discussion, l’agent de changement demande aux membres du groupe de partager leurs idées en dehors de celui-ci. Il arrive parfois que d’autres groupes ou individus demandent s’ils peuvent emprunter les supports utilisés au cours des rencontres.

Environ six semaines après le début des discussions de Tékponon Jikuagou, les individus influents commencent à agir selon leurs engagements. Par exemple, un prêtre traditionnel pourrait encourager des couples à pratiquer la planification familiale avant de commencer sa cérémonie. Une commerçante du marché pourrait engager ses clients dans une discussion sur la raison pour laquelle les hommes et les femmes refusent d’aborder le sujet de l’espacement des naissances en public. Grâce aux interventions publiques, les gens constatent que les individus influents abordent des thèmes sensibles et se sentiront plus libres eux-mêmes d’en parler. Pendant plusieurs mois, le personnel du projet rencontre les agents de changement communautaires environ une fois par mois pour les encourager et renforcer leurs compétences.

Créer un environnement social favorable à l’utilisation de la planification familiale

Une fois que les groupes commencent leurs activités, les programmes de radio commencent leurs émissions hebdomadaires. Des débats préenregistrés et une antenne ouverte pour les membres de la communauté permettent un meilleur partage d’opinions publiques. Les DJ font la promotion d’une ligne directe locale sur la planification familiale pour que les auditeurs puissent discuter de ce sujet avec des personnes informées.

Pendant leur orientation, les agents de changement du groupe rencontrent les professionnels de planification familiale de leur clinique locale et s’échangent leurs numéros de téléphone. Cette personne de ressource peut visiter un groupe Tékponon Jikuagou pour discuter de la planification familiale. Les professionnels de santé et les groupes peuvent travailler ensemble en vue de développer une campagne de planification familiale en s’appuyant sur des processus de diffusion sociale. Les femmes et les hommes des groupes de Tékponon Jikuagou reçoivent des « cartes d’invitation de planification familiale » qu’ils peuvent partager avec leurs amis ou leurs proches étrangers à la pratique de la planification familiale. Ces cartes encouragent les personnes à partager des expériences positives de planification familiale et à se renseigner davantage sur les services disponibles dans leur centre de santé local.

Clore la période de « Catalyseurs » de Tékponon Jikuagou

Après une année d’activités, tous les membres actifs se réunissent pour célébrer les services rendus à leur communauté. Plusieurs s’en iront avec l’engagement de poursuivre leurs efforts pour faire adhérer leurs voisins et leurs pairs.

En quoi l’intervention Tekponon Jikuagou diffère-t-elle des interventions de proximité traditionnelles concernant la planification familiale ?

À priori, les interventions liées aux réseaux sociaux peuvent paraître similaires aux approches traditionnelles de planification familiale qui visent les hommes et les femmes en ayant recours à des structures communautaires existantes pour leur fournir des informations et des services. Voici quelques exemples des différences qui existent entre les bases théoriques et les approches des programmes de réseaux sociaux et des approches traditionnelles.

Un Concept Différent

  • Tékponon Jikuagou se focalise sur les besoins non satisfaits plutôt que sur l’augmentation de la prévalence contraceptive. Le projet cherche à mieux comprendre les besoins non satisfaits en décomposant la catégorie du besoin non satisfait de ceux qui n’appliquent pas la planification familiale et ne veulent pas tomber enceintes en d’autres catégories supplémentaires : ceux qui pensent être protégés lorsqu’ils ne le sont pas, et ceux qui se sentent incapables d’appliquer la planification familiale même s’ils le souhaitent. Ce cadre facilite une meilleure compréhension de la nature transitoire des besoins non satisfaits et donne lieu à la création d’interventions permettant de répondre à chaque catégorie de besoins non satisfaits.
  • Tékponon Jikuagou identifie et aborde les questions de genre et les autres facteurs sociaux qui influent sur les besoins non satisfaits comme, par exemple,la stigmatisation liée aux discussions sur la planification familiale et son utilisation, les sujets qu’il est approprié d’aborder et avec qui, les préférences en matière de fécondité, et la prise de décision des ménages et des couples concernant la santé reproductive et l’espacement des naissances.
  • Tékponon Jikuagou envisage la conception de l’intervention dans une optique de mise à l’échelle, en soulignant l’importance de critères tels que la faisabilité et les coûts. Tékponon Jikuagou génère aussi une acceptation politique et technique pour la mise à l’échelle par le biais de la création d’un groupe national de conseil technique et multisectoriel et d’un comité consultatif régional

Un Processus Différent

  • Dans chaque village, Tékponon Jikuagou travaille avec des membres et groupes de la communauté jugés in uents par leurs pairs, indépendamment du fait qu’ils aient ou non un statut de leader officiel, mais aussi avec des leaders qui doivent leur influence à leur rôle officiel (ex : leaders religieux, professionnels de santé).
  • La mise en œuvre de l’intervention Tékponon Jikuagou est basée sur la participation stratégique et non communautaire. Dans un village typique, les activités de Tékponon Jikuagou sont soutenues par trois groupes et cinq individus influents, dans l’objectif qu’ils diffusent de nouvelles idées et informations aux autres membres de la communauté.
  • L’intervention Tékponon Jikuagou va au-delà de l’approche de la communication pour le changement de comportement (CCC) qui mise sur l’information et les messages à titre individuel, pour catalyser les discussions au sein des groupes de manière à lutter contre la stigmatisation et les normes sociales liées à la planification familiale qui empêchent les femmes et les hommes de parler de leur besoin non satisfait en planification familiale et de tenter d’y répondre.

Des résultats potentiellement différents

Même s’il est trop tôt pour tirer des conclusions (l’évaluation de l’ensemble des mesures pilotes des réseaux sociaux étant prévue pour début 2015), les approches de réseaux sociaux faisant participer des personnes influentes, des médiateurs et des groupes sociaux importants identifiés par la communauté ouvrent une nouvelle voie pour la mobilisation des communautés en vue de répondre aux besoins non satisfaits en planification familiale. Tékponon Jikuagou utilise un paradigme de programme basé sur la participation stratégique d’un petit nombre d’acteurs influents, lequel s’associe au débat public et à la diffusion de nouvelles idées cultivées à travers un dialogue réfléchi. Cette approche communautaire conçue dans une optique de mise à l’échelle, nécessitant de faibles ressources et moyens technologiques, peut atteindre des franges importantes de la population. Enfin, l’approche de Tékponon Jikuagou peut être vraiment efficace pour réduire les barrières sociales chez les femmes et les hommes qui prennent des mesures pour répondre à leurs besoins non satisfaits, ciblant une question fondamentale mais insuffisamment prise en compte dans de nombreux programmes de planification familiale.


LE PARTENARIAT

Tékponon Jikuagou est mis en œuvre par un consortium dirigé par l’Institut pour la Santé de la Reproduction de l’Université de Georgetown (IRH), en collaboration avec CARE International et Plan International (y compris l’ancien CEDPA). L’IRH est responsable de la direction globale du projet, de sa gestion ainsi que de la recherche, du suivi et de l’évaluation, tandis que CARE et Plan International au Bénin sont chargés d’élaborer et de mettre en œuvre les interventions liées aux réseaux sociaux.

Chaque partenaire apporte au consortium ses compétences et expériences uniques : l’IRH apporte son expertise dans la théorie des réseaux sociaux, les méthodes de calcul et son expérience dans les essais et la mise à l’échelle des interventions pilotes. CARE apporte son expertise dans les programmes de terrain en matière de santé sexuelle et reproductive, y compris son approche de l’Analyse Sociale et d’Action pour influencer les normes sociales par la réflexion et le dialogue communautaire. Enfin, Plan apporte son expertise en matière de genre pour construire des contextes sociaux et culturels qui favorisent la santé reproductive des femmes, et son approche holistique du Développement Communautaire axé sur l’Enfant pour travailler avec les communautés. Ensemble, les membres du consortium proposent une base solide d’expérience et de connaissances communautaires à partir de laquelle il est possible de développer, piloter et, le cas échéant, renforcer une approche de réseau social évolutive, systématique et généralisée pour transformer les communautés.

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