Burkina Faso : naître ou ne pas naître


Au Burkina Faso, des grossesses trop rapprochées mettent en danger la vie des femmes. Pour changer les choses, le gouvernement et les ONG doivent surmonter des barrières culturelles, religieuses et matérielles. Reportage à Ouagadougou.

La clinique de Ramongo, à quatre-vingt-cinq kilomètres de Ouagadougou, est perdue au milieu de la brousse. Dans la salle d’attente aux murs roses et bleus décrépits, Valérie, 34 ans, réajuste sa jupe en wax. Elle porte sa quatrième fille, âgée de 11 mois. Si la langue officielle du Burkina Faso est le français, une grande partie des 19 millions d’habitants parle l’un des soixante dialectes locaux.

C’est donc en moré qu’avec timidité, elle nous raconte utiliser un implant comme méthode contraceptive. C’est ici qu’on lui a posé ce minibâtonnet de plastique, inséré de façon invisible sous la peau du bras et qui, pendant trois ans, diffuse les mêmes hormones qu’une pilule. Cette méthode est très répandue dans le pays car elle est discrète, économique et durable. « Ni mon mari ni ma belle-mère ne sont au courant, sinon ils m’auraient fait des ennuis. L’implant m’a permis de bien m’occuper de mes filles et d’avoir le temps de vendre mes fritures au village. J’aimerais arrêter de faire des enfants mais je ne peux pas car je n’ai pas encore de garçon…  » Valérie a presque de la chance. Elle habite près d’un centre de santé où elle a pu apprendre tous les bénéfices de ce que l’on appelle la planification familiale (espacer et choisir le timing de ses grossesses). Ce qui est loin d’être le cas de toutes les Burkinabées.

La planification familiale réduit de 30 % la mortalité maternelle

Le président Roch Marc Christian Kaboré, élu en 2015, a fait de ce sujet l’une de ses priorités. Il est appuyé financièrement par des fondations comme celle de Bill et Melinda Gates. « La planification familiale réduit de 30 % la mortalité maternelle,explique Rodio Diallo, en charge des programmes contraceptifs pour la Bill & Melinda Gates Foundation. Quand on espace de trois ans les naissances, ça augmente l’espérance de vie des nouveau-nés. C’est aussi un moteur de développement économique, cela participe à la transition démographique et permet aux filles d’être scolarisées plus longtemps. L’Etat va recruter et payer 17 000 agents communautaires pour faire le lien entre les cliniques et les communautés, et communiquer sur les méthodes de contraception. Il va aussi instaurer la gratuité des soins pour les femmes enceintes et les enfants de moins de 5 ans. Le Burkina n’est pas riche, mais il est volontaire ! »

Ici, le taux de fécondité est de 5,4 enfants par femme. Si l’accès à des méthodes de contraception modernes, comme la pilule, le stérilet ou l’implant, a progressé (passant de 4,8 % en 2000 à 22,4 % aujourd’hui), il tombe à 8,5 % chez les 18-24 ans. Or les deux tiers de la population ont moins de 25 ans. L’ambition fixée par le gouvernement est donc de faire monter ce taux à 60 %. « Le système de santé s’améliore, mais il est tourné vers la massification des soins. Il y a peu de politiques de prévention, des ruptures de stock, une mauvaise répartition des soignants, pas toujours bien formés mais perpétuellement épuisés, et un problème de sous-équipement. Il y a quelques mois, la femme d’un comédien burkinabé est morte car la table sur laquelle elle accouchait s’est brisée », déplore le Dr Ouedraogo, coordonnateur de l’institut de recherches économiques Free Afrik. Au Burkina Faso, une femme qui veut prendre un contraceptif doit faire face à une montagne d’obstacles matériels, mais aussi moraux.

De nombreux obstacles

A commencer par le regard de sa famille et de sa communauté. « Si un jeune couple marié n’a pas d’enfant au bout d’un an, la mère du mari lui demandera si sa femme ne prend pas les médicaments des Blancs ! (la pilule, ndlr) »explique Alidou Il Baso, imam à Ouagadougou. L’enfant, surtout dans les régions rurales où vivent les deux tiers de la population, est vu comme une richesse, un moyen de pallier les carences de l’Etat en matière de retraite ou d’assurance maladie. « Je n’ai pas d’argent donc je fais des enfants », nous confie, de sa voix cassée, Franceline, 31 ans, mère de trois enfants, dans une clinique proche du bidonville où elle vit. Elle y a appris le principe de l’espacement des naissances grâce au personnel de santé.

Les femmes en âge de procréer, comme Franceline, sont sensibles aux bienfaits de la planification familiale lorsqu’on prend le temps de la leur expliquer. Elles sont aussi volontaires pour apprendre à connaître leur corps, notamment le fonctionnement de leurs cycles menstruels. Il n’existe pas de cours d’éducation sexuelle au Burkina, où certains professeurs des écoles diffusent même de fausses informations. L’éducation reste, de façon générale, un défi. Un tiers des filles en âge d’être scolarisées en primaire ne le sont pas. Plus de la moitié des Burkinabés sont mariés avant 18 ans, ce qui implique, pour les filles, de quitter l’école. Beaucoup tombent enceintes par méconnaissance. Les maris, longtemps tenus à l’écart des politiques de santé des femmes, sont visés à leur tour, dans la mesure où ce sont eux qui prennent les décisions.

Comprendre pour agir

Les associations et les pouvoirs publics ont aussi compris que pour faire passer les messages, il fallait agir à l’échelle la plus locale possible. Et que le personnel de santé et les agents communautaires, qui se déplacent dans les plus petites localités, devaient être formés pour cela. Beaucoup, mués par une pruderie de principe, refusent de donner accès à la contraception. « On considère que les jeunes filles nonmariées n’en ont pas besoin car elles ne sont pas censées avoir de relations sexuelles. Et, comme le but du mariage est de procréer, que les femmes mariées n’en ont pas non plus l’utilité, à moins de vouloir des relations extraconjugales. La contraception n’est donc pour personne ! Pour les hommes, la contrôler permet de maîtriser la sexualité des femmes », explique Yannick Jaffré, chercheur émérite au CNRS. Les promoteurs de la planification familiale doivent surveiller leur vocabulaire.

Fatimata Sy, qui dirige le Partenariat de Ouagadougou, un programme de planification familiale réunissant les neuf pays d’Afrique francophone, confirme : « En milieu rural, pour convaincre les gens, on ne parle pas du fait que c’est un facteur d’émergence économique, mais plutôt que la contraception réduit le taux de mortalité maternelle. Il n’y a pas une famille qui n’ait perdu une tante, une sœur, une mère. Aux religieux, nous parlons « d’espacement » et non de « limitation » des naissances. »

Une cohabitation harmonieuse entre les différentes religions

Selon le dernier recensement de 2006, 60 % de la population est musulmane, 20 % chrétienne, 15 % animiste et 100 % respecte les coutumes. Contrairement à d’autres pays d’Afrique, le Burkina peut se targuer d’une cohabitation harmonieuse entre les différentes religions. Depuis 2007, il existe même une association des leaders religieux et chefs coutumiers, présidée par le Dr Kientega. « Nous nous sommes réunis pour lutter contre le sida, puis le paludisme. En 2011, nous avons étendu notre champ d’action à la planification familiale, dont nous sommes vus à tort comme des opposants. Les leaders de chaque religion ont même trouvé dans les livres sacrés des phrases prônant l’espacement des naissances, pour aider à convaincre. »

Tous sont favorables aux techniques de contraception modernes, sauf les catholiques, qui ne tolèrent que les méthodes naturelles, comme le calcul des cycles. « Par nature, la religion est nataliste. Si on lit cela sans l’appliquer à un contexte, on ne discute pas. Et certains prêcheurs voient encore la planification familiale sous l’angle de la domination des étrangers », regrette le Dr Kientega. « Les religieux locaux nous disent qu’il faut s’abstenir jusqu’au mariage. Comme nos parents, ils pensent que parler de sexe va nous donner des idées. Ceux qui sont à un haut niveau sont éclairés, mais pas ceux des villages », résume Fadila, 20 ans, issue d’une famille polygame de treize enfants, étudiante en sociologie, sexuellement active et sous pilule. L’avortement est quant à lui considéré comme un crime par l’ensemble des guides religieux et des chefs coutumiers. Au Burkina Faso, il est interdit par la loi mais exercé clandestinement. En 2012, on en a dénombré 105 000. 43 % des femmes qui l’ont pratiqué ont subi de sévères complications.

Les mentalités évoluent

Dans les zones rurales, les trois quarts d’entre elles ont eu recours à un praticien traditionnel sans formation médicale. « Les autres ingèrent seules des boissons avec des herbes, de l’eau de javel, de la lessive, ou utilisent des rayons de vélo ou des bâtons », raconte Heidi Brown, directrice des programmes de l’ONG Marie Stopes International, dont les cliniques pratiquent des soins post-avortement. Actuellement, l’avortement n’est autorisé que dans trois cas : le viol, l’inceste ou lorsque la santé de la mère est en danger. Mais pour prouver cela, il faut l’accord d’un collège de trois médecins. « Dans un milieu rural, où il est déjà impossible d’en trouver un, cette loi est inapplicable, s’insurge le ministre de la Santé Nicolas Meda. Je veux la simplifier pour que les femmes aient à ne passer que devant un seul médecin. » Ce serait déjà un premier pas. « Je pense que l’on devrait élargir l’avortement aux cas où l’homme refuse de reconnaître l’enfant, affirme de son côté Jean-Baptiste Biongo, 42 ans, maïeuticien (sage-femme homme) . Les économistes, les politiciens n’ont jamais vu les femmes souffrir des suites d’un avortement clandestin – quand elles y survivent. La semaine dernière, j’ai dû soigner une jeune fille de 19 ans. Parfois, elles ont à peine 12 ans. »

L’urbanisation galopante, le travail des ONG, la profusion des téléphones portables diffusant films porno et autres telenovelas montrant des femmes qui éprouvent du plaisir sexuel, font évoluer les mentalités. Mais selon Yannick Jaffré, du CNRS, « le nœud du problème en Afrique de l’Ouest reste que le sexe n’est pas anthropologiquement déconnecté de la procréation. » Quant à la différence de considération entre les hommes et les femmes, elle demeure flagrante. Fidèle Bonaventure, 27 ans, jeune ambassadeur de la planification familiale auprès du Partenariat de Ouagadougou, raconte : « A l’heure actuelle, si une fille tombe enceinte hors de la maison du garçon, elle peut être rejetée par sa famille. Si un garçon met une fille enceinte, le père gueule, mais il ne le méprise pas. Au contraire, il est fier de le savoir fertile. » Au Burkina, quand quelqu’un s’en va, il a coutume de « demander la route ». Celle d’un accès démocratique à la contraception semble encore longue.

La contraception est l’un des meilleurs outils dans la lutte contre pauvreté

La femme de Bill Gates vient d’annoncer à Ouagadougou que la fondation éponyme qu’elle copréside avec son mari va investir 45 millions de dollars sur trois ans, pour améliorer la santé des femmes et des enfants au Burkina Faso. Sur place, elle nous explique : « Dans l’enveloppe que nous allons offrir, 10 millions de dollars seront dirigés vers la planification familiale. Nous allons aussi mettre en place un fonds de contrepartie, dans lequel la fondation versera un franc CFA pour chaque franc investi par le gouvernement dans l’achat de contraceptifs. La contraception est l’un des meilleurs outils dans la lutte contre pauvreté. Avant même de pouvoir parler d’éducation, il faut régler les problèmes de santé des mères et de leurs enfants, incapables de suivre en classe s’ils ne sont pas dans de bonnes conditions physiques. »

Au-delà de sa blague sur la climatisation à l’université de Ouagadougou, le 28 novembre dernier, le président français Emmanuel Macron a évoqué l’importance de la planification familiale. « Je veux le choix pour une jeune fille de pouvoir, si elle le souhaite, continuer ses études ( …), trouver un emploi (…), ne pas être mariée à 13 ans ou à 14 ans pour faire des enfants. » Il a aussi affirmé vouloir porter l’APD (Aide publique au développement) de 0,38 % à 0,55 % du PIB de la France d’ici à la fin de son quinquennat. Mais en 2017, le budget dédié à l’APD a été raboté de 140 millions d’euros. « Nous voulons du concret, réagit Nicolas Méda, ministre de la Santé du Burkina Faso. Combien Emmanuel Macron est-il prêt à mettre pour nous aider financièrement dans notre transition démographique ? »

Elvire Emptaz 

Publié le